Chérie / Mes aperçus
Une âme innocente perdue dans les ténèbres du vieux Paris de l’ère industrielle: Plongez dans l’univers sombre et terrifiant de « Chérie »
I/ 24 juillet 1883:
Une symphonie parmi les ombres…
« 24 juillet 1883
La musique, pendant mes rares moments de temps libre, m’aide à m’évader de mon quotidien blafard, où le rêve se meurt face à mes journées froides, sans vie d’une fille trop rêveuse…
La musique, au centre de tout, les vibrations au rythme du cœur, les larmes au piano, les souvenirs naissent au plus profond de ma voix tremblante. Je m’enferme et me noie entre les murs sans âme, sans chaleur et sans bruit d’une vieille maison abandonnée. Cette vieille bâtisse qui, à ma grande surprise, abrite un piano dans la salle principale.
Un piano usé, fatigué, figé dans une époque où la vie paraissait plus belle et plus simple. Un son, une vibration, une présence se font sentir à la pression de mes doigts et au son de ma voix. Assise fébrilement dans la pâle lumière de ma bougie, je touche, je découvre et je revis une partie d’un passé où l’existence était plus douce, où l’amour, la joie et l’espoir habitaient cette maison.
Aujourd’hui, je suis là, présente pour faire revivre cette demeure, m’évader, amener de la lumière et de la chaleur dans ce lieu perdu dans les ténèbres. On peut entendre au loin, noyés dans le noir entourant les chambres, les voix brisées, la tristesse et les pas agités des âmes sans but ni envie, errant dans ces murs.
Je partage ma voix, sa mélancolie et sa tristesse avec ces présences errantes et damnées. Je ressens, sous mes pieds, le poids des notes, des mélodies et de ma voix sur le bois pourri, le verre brisé et sur les ombres dansantes autour de moi.
À chaque instant, qui passe, à chaque note entourant ma voix, je perçois l ’empreinte de ces êtres disparus, me rejoindre toujours plus nombreux.
La bougie danse au rythme des courants d’air et fait naître en moi, telle une jeune fille trop imaginative, la crainte d’un univers d’ombres, prêtes à me dévorer une fois le dos tourné. Un monde qui se rapproche, noircit mes touches, brouille ma voix et fait sentir sa présence glaciale dans mon dos. Je les sens se blottir contre moi, s’accrochant de leurs maigres doigts à une voix devenue glaçante et paniquée. Je ferme les yeux, mes larmes cisaillent le froid sur mon visage ; ma passion, mon évasion deviennent supplice.
J’entends leurs plaintes, leurs cris et leurs pleurs au plus profond de mon âme. Leurs mains recouvrent les miennes et jouent une partition des plus effrayante.
Je me sens piégée, figée, comme hypnotisée par une situation qui me dépasse complètement. Je pleure, encore et encore. Les mots, mon chant ne sont plus que tristesse, froideur et regrets. Plus un seul bruit, plus une seule plainte, plus de présences oppressantes, rien que moi et cette sensation très étrange que ce cauchemar n’en était peut-être pas un…
Vidée, effondrée et transie de froid, je décide de sortir au plus vite.
À chaque encadrement de porte qui me sépare de la sortie, j’aperçois du coin de l’œil ces âmes errantes, aux yeux brillants qui me fixent sans dire un mot. Pourtant, je suis retournée jouer dans le lieu et plus jamais je n’ai connu telle situation.
Sont-ils partis ? Je ne le saurai jamais et peu importe, mon cœur est en paix…
Au moment où sentant mes chevilles nouées par le noir absolu, une fausse note se fait entendre, j’arrête de jouer…Ma croix contre mon cœur, je me retourne de toutes mes forces et là rien… »
Extrait de « Chérie »
II/ 12 décembre 1889 :
Au revoir chers parents…
« 12 décembre 1889
C’est ici que mon voyage se termine, c’est ici que je meurs… encore. Papa, maman, je suis désolée. Je vais mourir seule, loin de vous, loin de l’humanité, loin de tout. Je vous écris cachée, comme un animal pour mourir ; mes larmes sont mortes comme mon âme autrefois. J’ai été, je suis et je meurs en monstre.
Mon corps se gangrène et la nausée me vient en sentant ma propre décomposition… Mes chers parents, sachez que l’on a volé ma vie, violé mon innocence et que le seul moyen de survivre à ma propre mort a été de tuer encore et encore…
J’ai été, par la force des choses, un monstre assoiffé de sang. J’ai besoin du sang de mes victimes pour rester belle, en vie et surtout humaine…
J’ai d’abord tué par obligation, puis par vengeance envers cette société et, enfin, par plaisir. Le plaisir de sentir la vie passer d’un corps à l’autre, de ressentir ce que mon meurtrier m’a fait cette nuit-là. Eh oui, chers parents, je suis morte il y a plusieurs années maintenant.
Et l’atrocité que j’ai pu vivre cette nuit-là m’a fait devenir le monstre d’aujourd’hui.
Mon esprit n’est plus celui, vif et curieux, de la petite fille que vous avez connue autrefois et de la jeune femme pleine de vie et d’espoir partie pour la grande vie à Paris.
Mon corps est mort, desséché, décomposé et nécrosé. Il ne me reste plus beaucoup de temps avant la mort, c’est pourquoi je veux vous raconter mon histoire. Je ne fais pas ça pour apaiser ma conscience ni même pour justifier mes crimes, mais je le fais pour vous, pour que le dernier souvenir que vous aurez de votre fille soit celui d’une jeune femme dont la vie fut volée un soir glacial de février 1887…
Mon histoire commence au printemps 1883 ; je vous ai quittés le cœur serré à tout juste 20 ans. Innocente et impatiente de devenir chanteuse d’opéra, je me rendis à Paris pour vivre mon rêve.
Bercée par des illusions futiles, je me rendis bien compte que du plus grand de mes rêves allait naître le pire de mes cauchemars… Je vais vous raconter mon histoire telle quelle, crue, violente et sanglante. Maman, excuse-moi… Ne te force pas à lire mes mots si ceux-ci sont autant de coups de poignard pour toi…
Vous trouverez, en plus de cette lettre, mon petit carnet. Ce petit carnet signé du nom de votre fille est l’héritage que je vous laisse, à vous, mes tendres parents. Je vous quitte alors que mes forces me lâchent, mais sachez que, pour vous, je serai toujours la petite fille espiègle, curieuse et heureuse que vous avez tant aimée.
Adieu, chers parents ; adieu, mes amours.
Que le Seigneur ait pitié de moi…
Chérie »
Extrait de « Chérie »